


Kakadian (2004) :
Escale à Bamako :
Quitte à partir au Mali, ce qui constitue un engagement pécuniaire non négligeable, notre groupe a décidé de partir quelques temps plus tôt pour visiter le pays. Il est convenu de retrouver d’autres membres de l’association qui partent à la même époque que nous à l’issue de notre périple touristique, de sorte à rejoindre ensemble nos villages respectifs. Ces dernières, les filles de Maréna ont en outre eu la gentillesse d’apporter dans leurs bagages les médicaments pour Kakadian, notre village. Une fois fraîchement (i.e. au milieu de la nuit et avec 5H de retard) débarquées de l’avion, l’idée principale est de vite décaniller de Bamako. En effet, la ville est chère (même si tout est relatif) et il nous tarde de rencontrer les personnes avec qui nous devons travailler.
Bamako-Kayes :
Deux options s’offrent à nous pour rejoindre Kayes, la grande ville à proximité de laquelle sont dispersés nos villages : le train ou le camion. Le train que nous voulions prendre est complet et il faut attendre plusieurs jours avant le prochain départ. Décision est donc prise de gagner Kayes en camion. Les billets ayant été réservés au préalable, cela nous laisse du temps dans Bamako pour changer de l’argent, faire quelques achats et envoyer quelques mails. Nous nous sommes donné rendez-vous à la mission où nous logeons pour partir à l’aire de départ de Diena transport, notre compagnie, jouxtant le marché de Médine. Nous étions sensés être suffisamment en avance. C’était sans compter avec la prière du début d’après-midi qui paralyse toutes les artères principales de la ville, chacun étalant son petit tapis dans la direction consensuelle. Notre taxi, lourdement chargé des bagages et passagers, s’engage dans de petites rues au bitume sporadique. En bons européens, nous redoutons de rater le départ de notre véhicule. Nous ne partirons en fait que quelques heures après l’heure prévue.
L’inconvénient du camion, est que nous devons payer en plus de notre place une somme qui est fonction du poids de bagages emportés. Nous finissons enfin par monter à bord de notre preux véhicule. Des sièges épais, dont la qualité exceptionnelle des ressorts ne présage rien de bon concernant l’état de la route que nous allons affronter, y sont installés et des fenêtres ont été découpées dans les parois. Le confort est incontestable. L’après-midi est douce, et c’est les éventails à la main que nous quittons Bamako. Sur fond de soleil déclinant, les délicieuses premières heures de voyage s’écoulent, nous avalons les kilomètres d’une route goudronnée bientôt regrettée et engageons la discussion avec nos voisins qui rejoignent de la famille ou des partenaires d’affaire.
Nous dînons de biscuits achetés avant le départ et de mangues acquises au bord de la route. Nous attaquons ensuite ce qui est appelé « l’escalier ». De but en blanc le goudron s’arrête et laisse place à une piste si défoncée qu’elle comporte plus de nid de poules que d’espace praticable. Nous comprenons enfin pourquoi seuls les camions aux énormes roues d’environ 1m de diamètre sont aptes à couvrir cet itinéraire. Puis la nuit tombe et, quand bien même nous atteignons péniblement une vitesse de pointe de 50 km/h, le vent qui passe à travers les fenêtres sans vitre nous transît. A aucun moment nous n’avions réalisé que nous pourrions avoir froid. Alors que nos compagnons de voyage ont eu la présence d’esprit d’emporter des blousons, nous nous recroquevillons dans nos t-shirts manche courte en rêvant de nos pulls, soigneusement rangés dans les sacs, sur le toit. Puis, vers minuit ou 2H du matin, le convoi s’arrête. Le chauffeur doit dormir. Nous reprenons la route au petit jour et parvenons à Kayes vers 8H.
Kayes :
Le voyage nous a coûté très cher, environ 14 000 FCFA par personne à cause du surpoids des bagages. Après une courte négociation, des taxis nous conduisent à l’hôtel municipal; la chambre double coûte 6 000 FCFA, la simple 4 000 FCFA. Nous aurons vite nos habitudes à la gargote en face de l’hôtel où il faut compter 125 FCFA pour un petit déjeuner basique : thé et pain. Prévoir en revanche un supplément pour l’inénarrable pain-mayo ou encore le pain-omelette-bouillon-cube. Le café est constitué d’une cuillérée de Nescafé pour 3-4 de lait concentré sucré, le tout complété pas de l’eau. Un vrai remède à l’hypoglycémie. Pour les adeptes du thé, les sachets s’appellent tous Lipton, quelle qu’en soit la marque, à ne pas confondre avec le thé national qui se boit en trois épisodes : amer comme la mort, doux comme la vie et sucré comme l’amour.
Nous prendrons les autres repas dans un restaurant à quelques rues de là où le plat et le soda coûtent 250 FCFA. Vient ensuite le temps des achats pour le village : une lampe à pétrole pour le temps de notre séjour (il vaut mieux acheter le pétrole dans le village pour qu’il ne coule pas durant le trajet) 3 500 FCFA, des tongs pour aller se laver, des seaux pour stocker l’eau purifiée ou non 2 000 FCFA, un ballon de foot pour les enfants du village 1 400 FCFA, des fournitures scolaires pour l’association de parents d’élèves (cahiers, stylos billes et craies, dont la nécessité est insoupçonnée) 38 000 FCFA. Nous tentons de prendre contact avec quelques personnes qui doivent nous aider à rejoindre nos villages respectifs. Les filles de Maréna seront plus chanceuses que nous à ce niveau et nos chemins se sépareront bientôt. Quant à nous, direction Sadiola à bord d’un taxi-brousse.
Kayes-Sadiola :
Sadiola est une petite ville qui bénéficie d’un confort relativement important lié à la présence d’une mine d’or, gérée par des Sud-Africains. Nous rencontrons sur la route deux contrôles d’identité. Ceux qui n’ont pas leurs papiers payent 500 FCFA, ce qui est probablement la seule raison de ce contrôle. A cette occasion, un des membres du groupe sera baptisé de son nom malien, un sobriquet qu’il sera tenu de conserver jusqu’à la fin du voyage. Arrivés à Sadiola, nous disons au chauffeur que nous voulons rencontrer Moro Macalou. Ce dernier semble être connu comme le loup blanc puisque le taxi nous dépose devant sa maison. Moro est absent, son épouse, qui ne parle pas un mot de français nous accueille ; en attendant, quelqu’un est parti le prévenir de notre arrivée. Lorsque Moro arrive, nous apprenons qu’il ignorait tout de notre venue, le courrier qui lui avait été adressé par le groupe de l’année précédente ne lui était, en effet, pas parvenu. Qu’importe, avec une remarquable efficacité, Moro nous fournit un toit pour la nuit dans le « campement », un bâtiment appartenant à la ville, nous offre un dîner succulent (merci à son épouse) et nous présente l’intelligentsia sadiolaise. Le lendemain, visite du CESCOM (centre de santé communautaire) : consultation prénatale 500 FCFA, petite chirurgie 1 500 FCFA, carnet de vaccinations 500 FCFA (une fois le carnet acquis, les vaccins sont gratuits).
Kakadian :
Pour gagner Kakadian, nous optons pour la moto car en saison des pluies, la route n’est pas forcément praticable. Le carburant est à notre charge 7 500 FCFA. Alors que Moro, et deux de ses amis nous conduisent promptement à bord de leurs fières montures de 125 cm3, nous peinons à jongler entre nos sacs, cartons et seaux, tout en s’accrochant tant que faire se peut. Bien entendu, le village de Kakadian non plus n’était pas au courant de notre arrivée. Moro nous présente sa famille, puisqu’il est originaire du village, dont sa seconde (ou première ?) épouse. L’accueil se fait en grandes pompes ; nous sommes présentés au dougoutigo (=chef du village) et sa « cour », on nous offre un copieux repas, ainsi qu’une douche. Il faut comprendre douche africaine, c’est-à-dire un seau d’eau et une tasse. La méthode a fait ses preuves. Nous nous installons dans le logement de fonction des instituteurs qui ont déserté le village durant les congés estivaux.
Comme ils ignoraient notre venue, les instituteurs n’ont pas laissé de clé. Ils sont donc contraints de détruire une serrure pour ouvrir la porte. Nous nous opposons vivement à ce qu’ils ouvrent les trois logements ; nous ferons par conséquent chambre commune le temps de notre séjour. On nous appelle auprès d’une dame dont la cuisse a été sévèrement brûlée par un pot d’échappement de moto, consécutivement à une chute. La plaie purulente date de quatre jours. Il semble que le remède qui y a été appliqué dessus ait été inefficace. Le soir, nous sommes les invités d’honneur d’une grande fête comportant discours, auxquels nous sommes priés de répondre, chants et danses. Nous sommes ensuite raccompagnés chez nous au son des percussions et danses des jeunes du village.
Nous prenons connaissance du travail effectué par les groupes venus les années passées. Les documents laissés sont d’une aide précieuse pour nos réunions. Le problème de Kakadian est que le village ne dispose pas d’une structure de soin. Il faut se rendre à Sadiola pour trouver un CESCOM. Une ONG a financé la construction d’un dispensaire dans le village. Reste maintenant à trouver une nouvelle ONG pour se procurer le matériel et une autre pour le faire fonctionner. En conséquence, trois personnes ont été formées par nos prédécesseurs pour distribuer les médicaments : Fatou, Maka et Malami. Nous faisons le point avec eux des posologies et indications relatives aux médicaments que nous avons apportés. Nous ne pouvons pas nous permettre d’apporter autre chose que des désinfectants ou analgésiques, puisqu’il n’y a aucun professionnel de santé pour les administrer. Cela pose la question du bien-fondé de notre venue dans ce village. Dans quelle mesure apporter des médicaments dans de telles conditions est bénéfique pour Kakadian ? Sans compter que ce genre d’action ponctuelle rend plus difficile le travail des ONG locales qui travaillent à plus long terme. La question ne se pose pas vraiment dans les autres villages puisqu’ils disposent d’unités de soins auxquelles les médicaments sont offerts et qui sont revendus au prix en vigueur dans le pays.
Apporter des médicaments revient dans ce cas à aider au fonctionnement de ces unités. De plus, un des villageois, qui est infirmier à Bamako et se trouve en même temps que nous à Kakadian nous explique que le dispensaire ne sera jamais rentable. Les gens se soignent lorsque nous sommes dans le village parce que les médicaments sont gratuits. Ils s’adressent en général aux CESCOM et dispensaires en dernier recours, c’est-à-dire bien souvent trop tard. Ceci dit, le dispensaire de Kakadian n’est pas une exception. Les murs ne coûtent pas cher et ont le mérite de pouvoir être pris en photo. De ce fait, on ne compte plus les bâtiments vides qui n’ont jamais ou presque été mis en fonction, mais comportent toujours un panneau au nom de la généreuse association donatrice.
Nous avons prévu de faire des réunions de prévention quotidiennes. Nous demandons à quelques personnes les sujets qu’ils souhaitent y voir abordés. Voilà trois ans que des membres de SMB partent à Kakadian et leur dispensent la même information. Quand bien même la redondance soit source d’une pédagogie efficace, il importe de consulter les gens en amont des réunions. S’ils se sentent concernés et impliqués, le message les touchera plus. Nous avons apporté des t-shirts à manches longues pour enfants afin d’appuyer notre discours sur le paludisme. Ils sont remis à la communauté au cours de la réunion sur le palu. Au programme des réunions se trouvent aussi la bilharziose, la méningite, la rougeole, les MST, la grossesse, l’allaitement, les diarrhées, entre autres. La barrière de la langue est surmontée grâce aux traductions du griot ou de Toumani.
Il ne faut pas se leurrer, en pleine saison des pluies, les gens sont ou aux champs ou trop fatigués pour venir. L’affluence n’est donc pas forcément au rendez-vous et surtout les personnes présentes ne sont pas forcément concernées. Nous finissons enfin à susciter leur intérêt quand, suite à des questions de femmes ménopausées, nous faisons une réunion qui pourrait être intitulée « les femmes : comment ça marche ». Les gens reviendront sur le sujet plusieurs jours de suite. Nous tentons de leur expliquer, sans les braquer et dénigrer leur propre savoir qui s’avère bien souvent pertinent. Ceci dit, la diplomatie est parfois ardue, notamment lorsqu’ils affirment que les hommes ne peuvent plus « cogner » leurs épouses après la ménopause, au risque de contracter une maladie semblable à l’hépatite A ou B.
Notre séjour au village s’écoule, rythmé par la préparation des réunions, les réunions, les visites quotidiennes au chef du village pour les salutations, et les expériences culinaires parfois déroutantes. Nous irons plusieurs fois aux champs cultiver l’arachide ou le mil. Les ampoules que nous pouvons arborer font hurler de rire les femmes que nous croisons sur le chemin du retour. Nous irons aussi à la chasse et reviendront bredouilles. Vu l’état dans lequel se trouve la faune locale, personne ne s’en plaindra.
Parmi les choses qui ont été apportées pour le village, se trouvent aussi des fournitures scolaires pour l’association de parents d’élèves. Dans certains villages, l’association décide, plutôt que de les donner, de les faire payer un prix raisonnable, de sorte à alimenter une caisse. Apporter des fournitures est délicat quand le village dispose d’un commerce. La concurrence reste déloyale, que celles-ci soient gratuites ou payantes. Il ne faut pas s’en offusquer mais tout cadeau est systématiquement vérifié. Les stylos et cahiers seront comptés devant tout le monde, comme l’ont été les t-shirts.
Il en va de même pour le don à l’association de femmes (300 000 FCFA). L’association projette depuis plusieurs années l’achat d’un moulin à mil high-tech pour le village. Nous nous inquiétons de ce que sont effectivement devenus les dons précédents et profitons d’une visite de Moro au village pour lui poser la question. L’association de femme dépose chaque don sur un compte bancaire à Kayes, qui est au nom de l’association, dont elles nous montrent le livret. Nous sommes rassurés de constater avec quelle rigueur l’affaire est traitée. Non seulement, ce sont les membres de l’association qui nous préparent nos repas mais elles nous offrirons même un bouc en hommage à notre partenariat. L’attention nous touche, et nous sommes aux premières loges pour l’abattage et le dépeçage de la bête.
Au cours de notre séjour, la fille de Fatou, Founémata, a accouché. C’est sa première grossesse et comme le travail ne se présente pas très bien, nous lui proposons de lui offrir le transport jusqu’à, Sadiola, de sorte à ce qu’elle bénéficie d’un accouchement médicalisé au CESCOM. Le petit garçon et la jeune maman reviendront deux jours plus tard au village. Dans un pays où la mortalité infantile (122 / 1 000 contre 4 / 1 000 en France) et la mortalité en couche (1 200 / 100 000 contre 10 / 10 000 en France) atteignent des records, la situation n’est pas si anodine qu’il y paraît. La famille décide de prénommer le bébé comme le garçon de notre groupe. Charmant.
Enfin est bien venue par se poser la question du retour à Bamako. Durant l’hivernage, il n’est pas rare de se trouver bloqué par la pluie un jour ou deux car les routes ne sont pas praticables. Il est donc nécessaire de prendre toutes les précautions nécessaires car l’avion n’attend pas. Moro nous a conseillé de quitter Kakadian une semaine avant le départ, pour assurer le coup. Comme un fait exprès, il pleut des trombes d’eaux la veille du jour dit, empêchant toute circulation entre Kakadian et Sadiola. Il est évident que nous ne partirons pas à la date prévue. C’est dire notre surprise quand apparaissent devant notre logement deux motos. Les sacs faits en vitesse, deux d’entre nous doivent partir, sans même avoir le temps de faire des adieux en règle au chef du village et à tous ceux qui nous ont si aimablement accueillis chez eux. C’est sans doute encore aujourd’hui notre plus grand regret. Sur la route, nous manquons plus d’une fois de nous enliser.
Sadiola-Kayes :
Arrivés à Sadiola, la femme de Moro nous accueille à nouveau généreusement. Ce n’est qu’à la nuit tombée qu’arrive enfin notre troisième comparse. Il fait encore nuit le lendemain matin, lorsque nous montons dans le taxi-brousse pour Kayes (2 500 FCFA par personne) accompagnés par l’épouse de Moro.
A peine sortis du taxi-brousse à Kayes, nous tombons par hasard sur Sirimane, un villageois de Kakadian. Heureusement que nous nous trouvons en sa compagnie pour acheter les tickets de train. En effet, à peine les guichets ouverts, des revendeurs achètent toutes les places disponibles et le seul moyen de se procurer des billets est de s’adresser à eux. On se doute bien que la marge qu’ils en retirent varie selon le client.
Dès 5H30 le lendemain, branle-bas de combat pour ne pas rater le train, dont le départ est à 7H15. Fait semble-t-il suffisamment rare pour le remarquer, nous partons et arrivons aux heures prévues. Le train est un moyen de transport très agréable. Les wagons sont séparés en compartiments de 8 places, qui comptent en général 2-3 sièges défoncés qui peuvent s’avérer pour les chanceux, encore praticables ; sinon, direction les couloirs bondés. Pour peu que vous tombiez sur des voisins agréables, les 12H de voyage, quoique longues mais ponctuées d’arrêts fréquents qui permettent de se restaurer, peuvent s’avérer délicieuses. Vous avez en outre tout loisir d’admirer le paysage magnifique et particulièrement verdoyant en saison des pluies. Bamako Nous qui redoutions de rester bloqués sur le chemin du retour par la pluie, voilà que tout s’est remarquablement bien enchaînés, presque trop. En à peine trois jours, nous avons bouclé le Kakadian-Bamako. Il ne reste plus qu’à profiter de ce que la capitale a à nous offrir en attendant notre avion.
L'association n'est pas partie dans ce village en 2007